02/09/2014 – Enfermé dehors

Mardi 2 septembre, 13h36.

“Al pasar de los años yo he aprendido la vida”…
“Al pasar de los años el cariño es mas bueno”…
“Agua dulce agua salada, te quita la vida, te quita y te da”…
“Agua que cae del cielo, sobre las olas del mar”…
“Yo te quiero beber dulce y tu te pones salada”…

Voici le fond sonore, une belle cumbia colombiana comme on n’en fait plus. C’est ce que j’écoute pendant que j’écris ces lignes depuis la terrasse de l’hôtel de Tupiza où nous sommes hébergés depuis samedi. J’ai une chambre simple à deux mètres d’ici car je suis tout seul, Belén n’est pas là. Elle doit déjà être de l’autre coté de la frontière.

 

Mardi 2 septembre, 11h45.

Nous sommes dans la rue qui borde la terminal de bus de Tupiza. Les femmes crient “Villazon, Villazon, Villazooooon”.
J’ai l’impression d’être en pleine forêt et d’entendre le chant des oiseaux et les échos provoqués par leurs piaillements répétés. Entre les réponses des volatiles “Viiiilazooon, Vilaaazon” nous distinguons quelques “Veinte bolivianitos”, “Para unito no mas”, “Para dositos”… Un oisillon se met à piailler “Quince bolivianitos”, hors norme, il se fait tout de suite disputer par le nid voisin : “Si tu commence à vendre à quinze tu vas voir, moi à tes prochains clients je vais leur dire quinze pour deux personnes !”

Nous attendons que le mini van se remplisse pour que le voyage soit rentable. Peu à peu, un par un, les passants hélés par les demoiselles, prennent leur place dans le van. On dirait qu’ils ne sont pas convaincus de vouloir aller à Villazon mais la mélodie hypnotise. Pur marketing bolivien. Voici que le chauffeur monte dans le véhicule et démarre.

Belén est assise du coté gauche et me fait signe par la fenêtre pendant que le van fait demi-tour et disparaît au coin de la rue.

 

Mardi 2 septembre, 10h35.

Belén revient du parking où est garée la voiture, elle a été chercher quelques affaires.
Nous déménageons les affaires – les sacs de linge propre, de linge sale, l’ordinateur, notre bouilloire, le petit panier contenant le nécessaire pour le maté, les sacs plastiques remplis de provisions pour le petit déjeuner, etc – qui restent dans la chambre d’hôtel vers une chambre plus petite avec seulement un lit simple : ma chambre pour les jours à venir.
Elle prépare ce dont elle aura besoin. Elle n’emmènera que deux petits sacs à main avec quelques affaires, de l’eau, une banane, un yaourt, un petit gâteau. Elle porte également son guarda-valor bien caché sous son pull avec les précieux dollars à l’intérieur. En cette époque de restrictions en Argentine elle pourra les vendre à prix d’or de l’autre coté de la frontière.

 

Lundi 1er septembre, 23h00.

“Le problème c’est que l’autre frontière c’est beaucoup de route, on va mettre trois jours pour arriver à Salta et au final on ne verra ton père qu’une journée, ça sert à rien !
Maintenant on a trente jours de plus en Bolivie, on pourrait y aller doucement, profiter, visiter un peu plus tout en nous dirigeant vers la frontière.
Je sais que ton père est venu à Salta aussi pour nous voir, si tu veux prends un bus jusqu’à Salta, passe les quelques jours qu’il a avec lui, passez voir Blanca, allez à Cafayate…
Moi je t’attends là, je ne laisse pas la voiture toute seule ici, imagine qu’ils ne nous laissent pas revenir en Bolivie pour n’importe quel motif !”

Nous nous tiendrons donc à ce plan. Belén va traverser la frontière, aller voir son père et elle reviendra samedi. Ensuite nous prolongerons un peu le voyage en Bolivie jusqu’à la frontière entre Tarija en Bolivie et San Ramón de la Nueva Orán en Argentine en espérant que ce coup-ci ça passe.

 

Lundi 1er septembre, 18h00.

Retour à la case départ. Nous nous réinstallons dans la chambre que nous avons quittée ce matin. Nous laissons la voiture dans le même parking.

Nous contactons par internet le père de Bel pour le prévenir que nous ne pourrons pas suivre le plan établi et sa mère qui nous met en contact avec un ami à elle qui travaille à la douane à Misiones.
Il nous dit que si nous sommes déjà entrés en Argentine avec ces même papiers nous aurions du pouvoir entrer mais que maintenant que nous sommes grillés à cette frontière il nous en restent deux entre la Bolivie et l’Argentine. Nous regardons la carte et voyons la plus proche : près de Tarija.

Tarija c’est vraiment pas loin, le problème c’est que le système routier de Bolivie est en plein développement : beaucoup de routes sont encore en terre, d’autres en cours de construction. Pour rallier Tarija il y a une route directe qui n’a pas l’air asphaltée, l’autre solution c’est remonter quasiment jusqu’à Potosi pour faire une boucle presque complète.
Belén va discuter avec le monsieur – fort sympathique – de l’hôtel qui nous informe que la route la plus directe à Tarija depuis Tupiza est en construction et qu’avec notre voiture le trajet va être très compliqué mais il nous dit que la frontière du coté de Tarija est beaucoup moins transitée et que l’ambiance devrait être un peu plus détendue.

La seule solution c’est donc de remonter jusqu’à Potosi et redescendre. Après quelques calculs nous nous rendons compte que c’est beaucoup de route pour arriver jusqu’à Salta par là. Dans ce cas nous arriverons crevés et nous verrons le père de Belén un ou deux jours au plus. Beaucoup d’efforts pour pas grand chose au final. Tout en espérant qu’ils nous laissent passer cette frontière sans problèmes…

Nous vérifions quand même quelque chose sur le site de la AFIP, la douane argentine. Dans les papiers requis pour entrer un véhicule il est écrit noir sur blanc que si la personne qui entre avec le véhicule n’est pas le propriétaire elle doit montrer un papier signé du propriétaire qui l’autorise. Et c’est la même loi dans tous les pays où nous sommes entré jusqu’à maintenant. Il n’y a donc aucune raison qu’ils nous refusent l’entrée. Nous imprimerons ce passage pour la prochaine frontière, au cas où…

 

Lundi 1er septembre, 15h00.

Nous arrivons à Villazon !
Nous traversons cette petite ville que nous avons parcouru il y a un peu plus de deux ans à la recherche de bonnes affaires pour acheter des marchandises que nous vendrons lors de notre voyage (cf. 28/08/2012 – Shopping en Bolivie).

Arrivés à la frontière, Belén crie “Argentina” à la vue d’un drapeau albiceleste frappé d’un soleil flottant dans l’air. Je gare la voiture en plein milieu du pont international (qui doit faire une cinquantaine de mètres). Je laisse Belén là et je me dirige muni de tous mes papiers vers les postes de migration. Sortie de Bolivie tamponnée. Entrée en Argentine tamponnée. Ils m’ont donné 90 jours comme à leur habitude.

Maintenant vient la partie que j’aime le moins (si le verbe “aimer” peut être utilisé ici) : la douane pour faire entrer la voiture sur le territoire. Au final, malgré le stress qui m’envahit à chaque fois, ça s’est toujours bien passé. Au pire que peut-il se passer ?
Ils peuvent fouiller la voiture : c’est chiant, c’est long mais on ne transporte rien d’illégal…
Ils peuvent me demander d’aller acheter une assurance auto : j’y vais, je reviens et c’est fait…
La cause la plus importante de mon stress c’est que la carte grise n’est pas à mon nom. D’accord, mais au final j’ai un papier qui montre la succession de propriété, lorsqu’un douanier me montre la carte grise en me demandant où est mon nom je leur sors le papier et tout s’arrange.
Donc cette fois-ci j’y vais d’un pas léger, confiant.

Je donne mes papiers à la douanière qui va s’occuper de moi. Après quelques minutes à lire la carte grise elle me demande “Qui est ce Aymeric Yoann ?”. Question classique.
– “C’est l’ancien propriétaire. J’ai ici la déclaration de succession de propriété”. Je lui montre le papier écrit en français avec le logo de la République française et du ministère de l’intérieur sur lequel figurent le nom d’Aymeric et le mien. Elle le lit même si tout est écrit en français.
– “Mais ton nom n’est pas sur la carte de propriété.”
– “Bah non puisque j’ai ce papier. Je n’ai pas encore pu faire une nouvelle carte puisque je dois aller en France pour ça”. Là elle interpelle son collègue qui est en train de s’occuper d’une autre personne au guichet :
– “Regarde il a ces papiers là mais son nom n’est pas sur la carte de propriété”
– “Fais lui l’entrée allez”
– “Je sais pas. Si je la fais tu la signes toi alors?” Et là je pense que c’est le moment où tout a basculé, jusqu’à maintenant j’étais encore confiant : le mec lui répond seulement avec une mimique que j’interprète comme “Tu fais chier, démerde toi”.

Après une minute de réflexion – ou d’attente d’une réponse plus franche – elle se tourne vers moi :
– “Je ne peux pas te faire l’entrée du véhicule”.
Je reste silencieux, on va voir comment elle continue, ce n’est peut-être qu’une de ces menaces dans le style “J’ai ton destin entre mes mains, je suis l’autorité et toi tu n’es rien, tremble !!!” comme on en reçoit souvent et qui finissent par “Allez, c’est la dernière fois, hein ?!” lorsque “l’autorité” a vu une lueur de peur dans nos yeux… Cette fois-ci elle n’a pas vu la lueur dans mes yeux.
– “Je ne te ferai pas l’entrée du véhicule”.
– “Mais je suis déjà entré en Argentine avec ces papiers”
– “Alors pourquoi la carte n’est toujours pas à ton nom ?”
– “Parce que je dois aller en France pour pouvoir faire ça et justement là je vais prendre un avion pour la France depuis l’Argentine”
– “Oui et bien ça c’est ton problème”
– “Et je fais quoi alors ?”
– “Tu retournes en Bolivie”. Puis elle se lève passe de mon coté du guichet et sort par la porte qui se trouve derrière moi.

Je retourne à la voiture et explique tout ça à Belén. Elle veut tenter le coup, le contact va peut-être changer vu qu’elle est argentine… Elle revient en pleurs dix minutes plus tard, la douanière n’a rien voulu savoir. Elle va voir le chef de la douane sur place, il n’a pas le temps et ne veut rien savoir non plus. Dans ce court laps de temps elle a eu le temps de voir comment ils traitent les boliviens et ce n’est pas beau à voir…

L’Argentine c’était vraiment le dernier endroit où je pensais avoir un problème de ce type. Les autorités argentines (migration, douanes…) m’ont toujours traité avec légèreté, complicité et jusqu’à un certain humour… Mais là on est tombé sur l’énervée du poste frontière, ce n’était pas le bon jour pour tomber sur elle. Même son collègue – qui était à deux mètres – nous aurait fait l’entrée sans problèmes…

Bon, nous sommes au milieu du pont, entre deux pays. Pendant ce court instant je vis le cauchemar que j’imaginais depuis le début de mes pérégrinations entre les différentes frontières : être entre deux pays, bloqué ! D’un coté une frontière où on ne te laisse pas entrer, de l’autre une frontière où on ne te laisse pas revenir. Bon, on n’en est pas encore là…
La seule chose qu’il nous reste à faire c’est revenir en Bolivie en espérant qu’il n’y ait pas de problèmes de ce coté là. Par chance j’ai toujours le permis de circuler en Bolivie pour la voiture, valide encore un mois.

Belén, qui n’est pas encore officiellement sortie de Bolivie vu qu’elle n’a pas fait tamponné son passeport, va demander une prorogation du coté de la migration bolivienne. Ils auront pitié d’elle en la voyant les larmes aux yeux – lui disant même que ce n’est pas leur faute mais bien la faute de son propre pays – et lui renouvelleront son visa touriste de 90 jours d’un coup.

Moi, officiellement déjà en Argentine, je dois faire la sortie du pays et une nouvelle entrée en Bolivie. Une dame du coté de la migration argentine ressent ma détresse et me facilite la chose en me faisant annuler l’entrée en Argentine. Quelques minutes plus tard ma sortie de Bolivie est également annulée et mon visa touriste est renouvelé pour 30 jours. Au final cette opération laissera des balafres dans mon passeport : un tampon argentin tout gribouillé et un tampon bolivien recouvert de la mention “ANULADO”.

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“Bienvenidos” mais faites demi-tour !

 

Lundi 1er septembre, 13h30.

Nous sortons du petit restaurant où nous venons de déjeuner.
Il nous restent 19 bolivianos, de quoi voir venir si il y a un péage entre Tupiza et Villazon.
La 205 nous attend, chargée, sur le trottoir d’en face. Elle est contente, on vient de faire le plein et la vidange !

P1090331
Le dernier plein en Bolivie ? Un groupe d’argentins vient taper la discute

Nous sortons de Tupiza direction la frontière qui se trouve à 90 kilomètres.
Dans quelques heures nous serons en Argentine.
Nous dormirons chez Ignacio et Natalia près de Humahuaca puis demain nous irons à Salta chez Blanca et nous retrouverons Juan le père de Belén et son ami Luis qui sont partis samedi matin de Buenos Aires pour venir se balader dans le Nord avec nous.
Nous passerons quelques jours dans le Nord puis nous descendrons jusqu’à Buenos Aires pour essayer de décrocher un visa pour Belén pour aller en France avant la fin de l’année.

Sur la route nous fêtons nos 46 000 kilomètres de voyage ensemble. Il fait beau, le soleil tape – comme toujours – sur mon bras gauche.

 

Tony
Tupiza, Potosi, Bolivia

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