10/01/2013 – Le poids de l’Histoire

Cajamarca possède un centre historique très joli avec ses anciens bâtiments tout en pierres, ses rues au style colonial, de nombreuses églises et cathédrales resplendissantes et à l’architecture ostentatoire. Tout cela me donne l’impression d’un “petit Cuzco”.

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Dans le pur style colonial

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La cour de l’église de Belén (c’est le nom de l’église hein !)

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On s’amuse à l’ombre de l’église San Francisco…

Cajamarca c’est aussi la ville du carnaval péruvien ! Nous n’arrivons pas à la bonne saison pour l’évènement mais les enfants s’entraînent déjà à lancer des bombes à eau sur les gens dans la rue – et de préférence sur les filles. Nous, avec nos faces de gringos (plutôt rares ici sauf peut-être pendant le carnaval), nous sommes des cibles idéales et plus particulièrement Belén et Julieta. Les chicos trouvent un malin plaisir à leur lancer des bombes à eau ou à les asperger avec des pistolets ! Belén et moi le prenons du bon coté : c’est le jeu, c’est la coutume. Julieta, elle, ne s’y fait pas, ça l’énerve, ça l’exaspère… Chaque fois qu’elle se fait avoir elle est au bord de la crise d’hystérie.

Mais avant tout, Cajamarca c’est une ville-clé de l’Histoire. C’est ici que s’est joué le sort du continent, voir du monde…

En 1532, à l’arrivée des espagnols dans la région (qui venaient du nord), l’empire inca est divisé. Les deux frères Huáscar (couronné “officiellement” empereur à Cuzco) et Atahualpa (à la tête du gouvernement de Quito, sous les ordres de Cuzco) se livrent une guerre fratricide pour le pouvoir. L’armée du nord gagne la guerre et Atahualpa devient l’Inca Atahualpa (empereur).

C’est à ce moment, alors que l’empire est affaibli, que la rencontre des deux mondes se fait. Francisco Pizarro (à la tête de l’armée espagnole sur le continent) envoie une délégation de vingt cavaliers rencontrer l’Inca Atahualpa dans les thermes Baños del Inca près de Cajamarca, ce dernier y séjournait pour soigner ses blessures de guerre.
L’armée conquistadora est en nombre réduit par rapport aux milliers d’hommes de l’armée inca et l’idée de Pizarro n’est pas le conflit direct, la rencontre est diplomatique… Pourtant le fait d’envoyer des cavaliers a tout son sens : les incas n’ont jamais vu de chevaux (tout comme ils n’ont jamais vu d’armes à feu) car ces animaux n’existent pas sur le continent américain, il les envoie donc pour impressionner et terroriser. Alors que quelques soldats incas prennent peur (ceux-ci seront sévèrement punis par l’Inca), Atahualpa reste calme face à cette démonstration censée l’impressionner.
Un rendez-vous “sans armes” est pris entre les deux dirigeants pour le lendemain sur la place principale de la ville de Cajamarca. C’est lors de cette nouvelle rencontre que le sort du monde va basculer…

Le jour suivant les espagnols se cachent dans les édifices de la place de Cajamarca et attendent l’Inca qui arrive avec quelques six mille hommes (au total il y en a environ trente mille qui encerclent la ville) pour les impressionner et les convaincre de son pouvoir.
L’unique espagnol qui vient à la rencontre d’Atahualpa est le prêtre Valverde. Pour commencer la conversation de manière diplomatique l’Inca lui tend une chicha (boisson andine à base de maïs fermenté) que le prêtre, par peur d’être empoisonné, jette au sol. Comme ultime insulte, Valverde lui donne une bible et lui ordonne d’accepter le christianisme comme la vraie religion et de se soumettre à l’autorité du roi d’Espagne et du pape. Atahualpa, hors de lui, jette la bible au sol et lui ordonne que les espagnols payent pour tout ce qu’ils ont volé dans son empire. Cette dernière action est le détonateur, Pizarro donne le signal du début du massacre…
Il fait tirer la charge du canon qu’il avait fait placer sur le Mont Santa Apolonia qui domine la ville. Les incas, sans armes et effrayés par ce tonnerre inconnu, commencent à se disperser sur la place tandis que les soldats espagnols tirent au fusil et lancent la cavalerie – ces deux éléments sont leurs avantages car, au final, il ne sont qu’une poignée d’hommes par rapport à l’armée inca. Ils tueront et mutileront sans distinction de sexe ou d’age. Pizarro interdit à ses hommes de toucher à l’Inca mais des milliers de personnes seront massacrées ce jour là.

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Les escaliers du Cerro Santa Apolonia

Prisonnier, Atahualpa propose en échange de sa libération de faire remplir deux salles – de la taille de celle dans laquelle il est enfermé – d’argent et une autre d’or. Les espagnols acceptent et l’ordre d’amener les quantités d’or et d’argent à Cajamarca est envoyé immédiatement dans tout l’empire (qui couvre à cette époque une étendue depuis le nord de l’Equateur jusqu’à la moitié de l’Argentine et du Chili).

Après avoir remplit sa part du contrat, Atahualpa est tout de même condamné à mort par les espagnols et l’Eglise catholique pour idolâtrie, polygamie, inceste et fratricide (il avait fait exécuter son frère Huáscar pendant sa peine de prison). Toutes ces charges furent présentées par l’Eglise.
Selon les croyances incas, son corps devait être embaumé pour mener à une résurrection dans l’autre monde mais la sentence prononcée ne le permet pas : comme les hérétiques pendant cette période d’inquisition, il est condamné à être brûlé vif. Le prêtre Valverde lui proposa une dernière option : être baptisé en tant que chrétien et être pendu. L’Inca Atahualpa fut donc baptisé avec le nom chrétien de Francisco avant d’être mis à mort le 25 juillet 1533. La nouvelle de sa mort fut l’origine d’une grande anarchie dans tout l’empire qui, laissé sans chef, tomba aux mains des espagnols sans trop de résistance.

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El Cuarto del Rescate (la salle de la rançon) où était retenu prisonnier l’Inca Atahualpa (aujourd’hui en restauration). Il en a fait remplir trois comme ça d’or et d’argent contre la parole des espagnols de le libérer…

C’est sur cette trahison et la collaboration active de l’Eglise que le plus grand empire d’Amérique du Sud a été dérouté (certes, localement les incas n’étaient pas des anges non plus). S’en sont suivis des siècles de domination européenne, de colonisation, d’esclavage, de pillage, d’imposition du christianisme et de conversion des peuples… La “découverte” de l’Amérique, ou plutôt sa colonisation et son exploitation ont redonné un souffle à l’Europe dans un moment de déclin et lui ont permis de garder une suprématie sur le monde pendant des siècles.
Plus tard vinrent le capitalisme, la domination des grandes entreprises européennes et nord-américaines, le totalitarisme mis en place par les “puissants”, le libéralisme… L’histoire moderne du continent.

Petite histoire locale : la première activité économique de Cajamarca c’est l’industrie minière (principalement pour l’extraction d’or). Bien sûr ces mines n’appartiennent pas au Pérou, ni même à des entreprises péruviennes mais à des multi-nationales (nous sommes en Amérique latine, ne l’oublions pas). En 2008 l’expansion de l’industrie minière allait provoquer la destruction d’une importante réserve naturelle d’eau. De plus, la pollution des cours d’eau due aux mines a commencé à affecter la deuxième activité économique de la région : l’élevage bovin pour la production de lait (à Cajamarca on trouve de bons produits laitiers : fromages, yaourt, manjar blanco…). Toute la ville s’est mise en grève, les accès ont été coupés pendant des mois, les habitants protestaient sous le slogan “l’or ne se boit pas”. Le président péruvien a fini par intervenir pour interdire l’expansion minière et le calme est revenu. Aujourd’hui, en 2013, les habitants de Cajamarca protestent de nouveau contre ce projet qui a l’air d’être de nouveau d’actualité…

Tout a un début. Ce qu’est l’Amérique du Sud aujourd’hui et tout ce qu’elle a été depuis des siècles : pauvreté sur une terre si riche, subordination aux pays les plus puissants, monopoles des multi-nationales, difficultés pour être gouvernée librement, instabilité politique, domination du catholicisme… Tout prend racine ici, tout découle de cette rencontre entre deux mondes, deux cultures, deux continents…

Et moi dans tout ça…
Je suis convaincu que le monde ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui si les évènements avaient pris une tournure différente sur la place de Cajamarca.

Lors de notre visite de la ville je ressens une amertume, une tristesse, une colère, une certaine envie de vomir…
Quand je vois les églises et cathédrales de la villes (l’une d’elle est complètement recouverte d’or à l’intérieur) classées au rang de monuments historiques, je vois le sang des esclaves indiens, les vies qui ont été nécessaires à leur construction, les fantômes qui hantent leurs murs, les anciens temples sur lesquels elles ont été bâties.
Quand je ressens l’orgueil qui se dégage de l’édification de ses monuments, je ressens la honte qui pèse sur l’Eglise, sa culpabilité, l’anéantissement par la religion de cultures entières et de leurs croyances.
Quand je lis les glorieux récits des conquistadores, je lis cette arrogance du vainqueur qui n’a fait que détruire des beautés millénaires, piller les ressources naturelles et s’enrichir sur une terre qui n’est pas sienne.

Bien sûr tout le monde connait plus ou moins l’histoire mais, le fait d’en être imprégné dans cette ville où le passé transparaît me fait ouvrir les yeux, me fait prendre conscience, non sans un certain écœurement.
Bienheureux celui qui ne voit pas, Bienheureux celui qui ne sait pas…

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Vue depuis le Cerro Santa Apolonia

Tony
Cajamarca, Cajamarca, Peru

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